Blind football, blind media ?

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  • Londres, le tournant médiatique visible pour le cécifoot

    Mehmet Koksal & Melanie Challe
    photo : Brindusa Ioana Nastasa

    « Je compare souvent le cécifoot à un morceau de jazz où le talent de l’artiste se manifeste dans sa facilité déconcertante à pouvoir improviser à partir d’un jeu pourtant régulièrement répété. Chaque joueur sait qu’il y a un temps bas et un temps fort dans le football qui reste un jeu de stratégies. Le piège consiste à imposer un rythme à l’adversaire pour ensuite déclencher une accélération qui provoquera un différentiel ou un dépassement aboutissant idéalement à un but. La grande différence entre le football classique est que dans le cécifoot les footballeurs aveugles sont amenés à développer une plus grande culture de la gestion de l’information (prise, émission, analyse, exploitation d’une information). Là où un voyant observe le positionnement des joueurs avant de faire une passe, un non-voyant doit sentir ce positionnement en localisant les sources sonores des adversaires et du ballon, le positionnement des buts et des espaces vides avant de faire son choix en donnant une passe ou en effectuant un tir », explique Toussaint AKPWEH.

    Cet homme qui jouit d’un charisme évident occupe une fonction de première ligne comme entraîneur de l’équipe de France de cécifoot et responsable des services de sports au sein de l’Union Nationale des Aveugles et Déficients Visuels (UNADEV), une association caritative basée à Bordeaux active notamment dans l’accès aux sports pour les personnes souffrant d’une déficience visuelle.

    Le football est un jeu qui consiste à mettre un ballon dans le but adverse sans utiliser les bras où le positionnement spatial des footballeurs, des objets et du ballon joue un rôle primordial. Comment dès lors peut-on jouer au football lorsqu’on est aveugle ? « Jusqu’à récemment l’idée même de faire correspondre le football et les personnes aveugles était effectivement considéré comme quelque chose d’antinomique, ce n’était pas possible d’imaginer qu’on puisse jouer au football sans avoir la capacité de voir les choses. En développant nos programmes, nous avons offert à beaucoup de gens de réaliser un rêve à savoir pratiquer l’un des sports les plus populaires au monde. Qu’on soit jeune, femme, aveugle ou pas, on peut avoir le même amour pour le football dès qu’on a été contaminé par le virus de ce sport mondialement populaire », commente l’entraîneur français.


    Supporters solidaires et silencieux

    Plus concrètement, le cécifoot (contraction entre « cécité » et « football »)  se rapporte à la pratique du football par des aveugles (B1) sur un terrain plus petit qu’un terrain de football classique et bordé par des barrières latérales. Chaque équipe compte quatre joueurs aveugles, ainsi qu’un gardien voyant, qui s’affrontent les yeux bandés (pour éviter d’avantager ceux qui aperçoivent des ombres) durant deux mi-temps de 25 minutes. Ces footballeurs non-voyants sont aidés verbalement par un guide, un entraîneur voyants ainsi que par le bruit spécifique émis par le ballon de jeu. Les règles du cécifoot sont les mêmes que dans le football traditionnel à l’exception de l’absence de hors-jeu. Contrairement au déchaînement bruyant des tribunes traditionnels, les spectateurs du cécifoot doivent également respecter un silence religieux afin de permettre aux footballeurs aveugles d’entendre le mieux possible le ballon et les consignes du guide ou de leurs coéquipiers.

    D’après le responsable de l’UNADEV, la France compte un total de 350 footballeurs aveugles qui peuvent s’appuyer sur un financement public global d’environ 500.000 euros par an. En Europe, c’est l’Espagne qui arrive en tête du classement du nombre de joueurs avec 500 pratiquants, devant la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, l’Italie. Le cécifoot est administré au niveau mondial par la Fédération internationale du sport pour les aveugles et applique des règles de jeu modifiés reconnus par la FIFA (Fédération internationale de football association). L’accès au sport pour les aveugles dépend directement du financement accordé par les pouvoirs publics et les donateurs privés car ce football, contrairement à l’autre, ne bénéficie pas (encore) de la manne publicitaire gigantesque qui existe pour les sportifs valides. L’un des enjeux majeurs pour les footballeurs aveugles, français ou autre, est de pouvoir accéder au statut de joueur professionnel en établissement une coopération financière et administrative avec les fédérations de football traditionnel.

    En France, Bordeaux se situe au cœur du développement pour le cécifoot puisque depuis maintenant dix-huit ans, un nombre important de programmes concernant ce sport sont directement initiés depuis cette ville du sud-ouest. Ainsi le Centre technique national de cécifoot est basé à Bordeaux et l’une des réussites, dont est si fier l’entraîneur Toussaint Akwpeh, a été démontré par l’obtention d’une médaille d’argent aux Jeux paralympiques de Londres de 2012. « Mais cette médaille d’argent nous a laissé un sentiment d’inachevé que nous espérons combler lors des prochains jeux à Rio », ajoute-t-il sur un ton ambitieux.

    Une autre particularité du cécifoot est qu’il peut aussi compter sur l’apport des footballeuses puisque certaines équipes de haut niveau sont mixtes. « En effet, l’équipe UNADEV de Bordeaux, qui a été déjà neuf fois championne de France, est une équipe de haut niveau qui compte des filles et des femmes aveugles. Un collectif peut donc être non seulement mixte mais également performant puisqu’on arrive à décrocher les meilleurs titres de notre championnat français », précise le coach.

    Fin de l’aveuglement médiatique ?

    Ce dernier est particulièrement content de constater que la presse traditionnel a enfin décidé d’ouvrir les yeux sur cette discipline sportive pratiqué par les non-voyants. « Concernant le traitement journalistique du cécifoot, il convient de distinguer deux périodes car pour nous il y a clairement eu un « avant-Londres » et un « après-Londres ». Tout le travail que nous avons réalisé ces dernières années est semble-t-il arrivé à maturation et en quelque sorte le grand public a rencontré la discipline. Il s’agit en effet d’une rencontre réussie entre le public, les sportifs et les familles qui les entourent. Le cécifoot est sans doute du football pratiqué par des aveugles mais qui c’est aussi un football qui a conservé ces valeurs qu’on recherche dans le sport comme le dépassement, la solidarité, la complémentarité, l’enthousiasme, le rêve, le partage,… Tous ces éléments ont, pour la première fois lors des jeux paralympiques de Londres, été présentés dans une vitrine médiatique excellente à une population anglaise qui était au rendez-vous. On peut penser ce qu’on veut des Anglais mais pour moi, ces gens nous ont donné une leçon en matière de capacité à construire une mixité sociale et des espaces de partage. Cette réussite médiatique à Londres a permis au grand public de découvrir cette discipline et s’enthousiasmer pour le côté magique, le côté incroyable de la performance réalisé par ces footballeurs aveugles en se disant que c’est donc possible, c’est possible! On a donc eu un curseur qui a basculé du champ de l’impossible (le football n’est pas possible pour les aveugles) vers le champ du possible (le football peut être pratiqué par des aveugles) avec une envie populaire de prolonger cette aventure. Londres a permis au grand public de devenir des « supporters solidaires », c’est-à-dire qu’ils agissent comme des supporters dans le football classique mais en devenant aussi des personnes solidaires du football des différences. Après Londres, on pense que le traitement journalistique sera nécessairement différent. Les attentes des footballeurs aveugles sont comparables aux attentes des footballeurs valides, c’est-à-dire qu’ils s’attendent à ce que le journaliste mette en valeur leurs performances sportives. A Londres, sur l’ensemble de la compétition, il n’y a pas eu un seul jour où nous n’avons pas fait l’objet d’une couverture médiatique totale. Il y avait les télévisions du monde entier, des chaînes de télévision retransmettaient en direct et en continu en Grande-Bretagne les matches, l’ensemble de la presse anglaise couvrait de manière vraiment importante nos rencontres, on avait l’impression d’être dans un match de première division classique en France  », explique Toussaint Akwpeh.

    Le handicap, une différence similaire à la couleur de la peau

    Séduit visiblement par le modèle anglais de couverture journalistique, l’entraîneur français n’hésite pas à critiquer son propre pays qu’il invite à se remettre en question. « En fait, les journalistes couvrant les jeux de Londres ont enfin compris qu’il n’y avait pas de place pour le handicap dans le cécifoot ! Le handicap est comme la couleur de la peau, c’est une différence. On attend des journalistes qu’ils parlent de sportifs à part entière et lorsqu’on peut s’appuyer sur une telle couverture médiatique, on constate que le grand public est emballé par l’enthousiasme. Pour vous citer un exemple négatif, je peux vous évoquer le traitement médiatique quasi inexistant des mêmes jeux dans mon pays à savoir la France. Ce pays que j’adore n’a malheureusement pas su relayer avec autant d’échos cette magie du cécifoot qu’on a vécu à Londres et j’en suis un peu triste ».

    Le défi africain du cécifoot

    L’autre grand regret de ce passionné du cécifoot est l’absence d’équipe africaine dans les grands tournois internationaux, un sujet qu’il considère comme un défi à relever pour les prochaines années. « Depuis mon implication dans ce sport, je m’active à promouvoir la pratique du cécifoot par tous les aveugles dans le monde. Les premières années de mon travail, je me suis concentré sur l’Amérique du Sud et l’Europe mais depuis la fin des dernières Olympiades, j’ai ouvert une fenêtre en direction de l’Afrique en travaillant sur le Maroc, le Sénégal et le Cameroun. C’est un enjeu important qui consiste à lutter contre l’exclusion des aveugles qui vivent dans les pays du Sud. Aujourd’hui, le continent africain est totalement exclu des compétitions internationales uniquement pour des raisons financières. La sélection camerounaise était prête pour les jeux de Londres mais à cause d’un manque de financement, ce ne sont pas des budgets astronomiques puisqu’on parle seulement d’environ 30 ou 40.000 euros, les footballeurs aveugles camerounais n’ont pas pu faire le déplacement pour y participer. Le Cameroun a été remplacé en dernière minute par l’équipe de la Turquie, je suis très content pour les sportifs turcs mais pour les années futures on doit travailler pour éviter l’exclusion des sportifs aveugles pour des raisons financières. »

    Plus qu’un sport , le cécifoot agit aussi pour certains acteurs du milieu comme un média social car, au-delà de la compétition sportive, il existe plusieurs manières de vivre le cécifoot selon qu’on est pratiquant (footballeur), parent ou partenaire des sportifs ou simple spectateur. « J’espère qu’au lieu de regarder les personnes selon les inaptitudes, on commencera à les considérer pour leurs aptitudes. Lorsqu’en France des aménagements de l’infrastructure publique ont été réalisés pour élargir les trottoirs afin de facilité la mobilité des personnes en fauteuil roulant, ce sont les familles, les parents à poussette, les femmes enceintes qui en ont également profité. On voit donc à travers cet exemple que lorsque quelque chose est fait par les pouvoirs publics en direction d’un public faible spécifique, cela sert très souvent aussi à la majorité d’une population », conclut l’entraîneur sportif.

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